Premier Noël à Saïgon.

23 décembre 1991,
Je suis au Cambodge, j’accompagne comme photoreporter des éléments du 1er R.I.(régiment d’infanterie) intégré aux forces des Nations-Unis pour assurer des élections libres qui permettront de tourner une page définitive au désastre meurtrier Khmer Rouge.
Phnom Penh — Saïgon, 262 km?!!

Le vélo, roi des rues de Saïgon.
Je décide de les franchir en voiture. Passer le réveillon de Noël à Saïgon me semblait une opportunité pour découvrir enfin ce pays : les images de la « Cochinchine » avaient illustré mes rêves d’enfant, il était temps de passer de la rêverie à la réalité.
Cap plein sud, je suis une piste qui longe approximativement les rives du Mékong. Des villages entrecoupés de larges rizières se suivent et se ressemblent. Des buffles attelés à de rudimentaires charrues de bois égratignent le sol de ces rizières.
La piste chemine à travers ce damier piqueté de villages comportant quelques maisons en bois montées sur des pilotis branlants.

Les encombrements de Saïgon.

Les encombrements de Saïgon.

Magnifique paysage rural façonné par des générations de paysans vietnamiens laborieux.
Le poste frontière est proche. La piste est de plus en plus submergée de vélos et mobylettes montés par des petits commerçants ambulants qui se rendent de l’autre côté de la frontière, côté Vietnamien, pour y vendre un bric-à-brac provenant de Chine.
Je suis stoppé par deux gardes-frontières vietnamiens en arme. On me prie de descendre du véhicule et je donne mon passeport agrémenté d’un beau visa obtenu à Phnom Penh. Mes bagages sont méticuleusement inspectés et la voiture, une vieille « Subaru » est examinée sous tous ses angles…..
Assis sur un banc et sirotant un verre de jus de canna, j’attends patiemment sans perdre des yeux la scène autour de la voiture….Une heure se passe. Les 4 policiers du poste discutent entre eux.
Un des leurs, plus âgé, m’approche et dans un français hésitant me dit que c’est la première fois depuis au moins dix ans qu’un Français passe cette frontière terrestre entre Cambodge et Vietnam. Et en voiture de surcroit….Visiblement, mon passage semble les perturber. Enfin après une nouvelle demi-heure d’attente, on me rend mon passeport et me signifie que je peux continuer ma route vers Saïgon.
Ils étaient presque souriants…..Il est 17 heures et la nuit commence à tomber.
Encore 75 km à parcourir jusqu’à Saïgon. On m’avait prévenu : le passage d’une frontière terrestre au Vietnam pour un étranger est semé d’incertitude. C’était en 1991, le tout début de la politique d’ouverture économique du Vietnam “ Dôi moi ».

Le paysage reste inchangé de ce côté-ci de la frontière. Toujours les mêmes villages et les mêmes rizières avec seulement un peu plus de monde et aussi plus d’activités sur une route en meilleur état : les trous sont moins nombreux et plus souvent rebouchés.
Je repère une maison un peu plus éclairée avec un semblant d’enseigne qui m’indique qu’ici on peut manger une soupe. Je pénètre dans une vaste pièce enfumée qui baigne dans une lumière un peu verte : deux néons qui pendent du plafond tentent d’apporter un peu de clarté.
À peine entré, un homme, assez âgé se plante devant moi dans un garde-à-vous impeccable et me décline son numéro de matricule, son grade et le numéro de son bataillon. Interloqué, je lui dis que je ne suis pas militaire et qu’il n’a pas à se mettre au garde-à-vous devant moi. Un peu déçu de ma réaction, il m’explique qu’il a servi dans l’armée française, ça, je l’avais compris. Il me dit qu’il est très heureux de retrouver à nouveau un Français et me déclare que je peux manger ici tout ce que je veux et gratuitement.
J’accepte de manger, mais refuse le gratuit en lui expliquant que l’argent que je lui donne, ce n’est pas pour lui, mais pour ses enfants. Ainsi, il ne perd pas la face, car j’accepte son cadeau.
Une bonne soupe aux nouilles, bien aromatisée me remet des fatigues de la piste. Je savoure cette atmosphère vietnamienne assez différente de celle du Cambodge pourtant si proche.
Saïgon n’est plus loin, 20 km à peine.

Mais déjà la route est encombrée de multiples vélos, charrettes à buffles, mobylettes en tout genre y compris les vieilles « Peugeot » et de cyclo-pousse de toutes sortes. Peu de voitures certes, mais un trafic très dense au sein duquel la voiture semble presque incongrue dans un tel encombrement. Plus j’avance sur Saïgon, plus le trafic s’intensifie…..Difficile de se repérer dans un tel enchevêtrement.

Hôtel "Continental Saïgon".

Hôtel "Continental Saïgon".

Enfin j’arrive au but de mon voyage à Saïgon, un Hôtel, le « Continental Saïgon ».

Hôtel mythique qui a vu passer les plus grands correspondants de guerre, E.Hemingway, J.Roy, J.Lartéguy, L.Bodard, et aussi R.Guillain, correspondant du Monde. J’en oublie certainement, qu’ils m’excusent.
Cet Hôtel est à côté de l’Opéra en plein centre-ville, tout à côté aussi de la fameuse rue Catinat.
Magnifique bâtiment de style colonial le plus pur, soigneusement entretenu malgré les stigmates de deux guerres consécutives. Le bar semble ne pas avoir changé par rapport à sa description lue dans mes lectures d’adolescent.
Le personnel est assez âgé dans l’ensemble, peut-être mémoire vivante de ce lieu mythique.
La voiture rangée le long du trottoir, je décide de ne plus y toucher jusqu’à mon retour sur Phnom Penh.
Mes difficultés pour arriver jusqu’ici me font préférer la marche à pied ou le cyclo-pousse pour circuler dans cette ville bouillonnante de vie, véritable fourmilière humaine où la voiture n’a vraiment pas sa place.

Hôtel "Continental Saïgon".
Le contraste est saisissant entre le grouillement de la rue et le calme total, absolu de cet Hôtel hors du temps.
Voici l’heure du réveillon de Noël, je suis le seul client du restaurant, mais aussi de l’Hôtel.
On m’observe, silencieux, hésitant à me poser des questions, en anglais cela va de soit.
Les traces US sont encore vivante, dernière strate d’une occupation qui ne voulait pas dire son nom….
La strate française est enfouie dessous, oubliée, quoique…..
À minuit, alors que tout est silencieux dans cette salle de restaurant où seuls les ventilateurs brassant un air moite émettent comme un long gémissement plaintif, soudainement, de vieux chants de Noël, en français, égrènent une douce mélodie.
Cela vient d’un électrophone caché derrière la desserte qui entraîne un vieux microsillon des années 40.
Ce sont les mêmes chants que j’entendais, enfant, au milieu de mes parents, lors des fêtes de Noël à Paris.
Un vieux monsieur vient vers moi et avec un beau sourire me souhaite un joyeux Noël en français. Je l’invite à s’assoir et en prenant soin de vérifier que personne ne nous observe, il me parle de ses Noëls à l’époque des Français, il me parle de la rue Catinat, des vieux films français en noir et blanc…..
Il est ému, je le suis plus encore.

Le « Continental Saïgon » appartenait à un Corse marié à une princesse du delta du Mékong, une Cochinchinoise.

Pagode au coeur de Saïgon.
Le jour de Noël, je parcours les rues à pieds. Je me sens à l’aise au milieu de cette foule humaine, composée de jeunes, très jeunes même. Vifs, souriants et toujours très curieux de savoir d’où je viens. La sempiternelle question posée en anglais : you go from? Inlassablement, je réponds : phap, cela veut dire français. Ils sourient, me regardent avec attention et continuent leur route.
Quel contraste entre cet Hôtel mythique, témoin d’un passé oublié, lieu de mémoire et cette rue bouillonnante de vie et remplie d’une jeunesse qui rêve d’Amérique, leur ennemie d’hier.

Cathédrale de Saïgon.

Cathédrale de Saïgon.

Je suis retourné plus de vingt fois au Vietnam entre 1991 et 1998.

DANIEL RIFFET.
Géographe & Photographe.

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5 Responses to “Premier Noël à Saïgon.”

  1. Nancy Says:

    Thanks for the share!
    Nancy.R

  2. Pamela Says:

    The blog is cool

  3. bruce Says:

    Cool blog!

  4. nguyen Says:

    C’ est formidable !ça me fait tourner la tete de penser à mon beau pays
    Merci pour votre reportage surtout Cathédrale de Saigon
    plein souvenir à ma jeunesse
    Bon baiser au Viet Nam

  5. Béatrice Says:

    Quel reportage émouvant sur le pays de mes ancètres que je n’ai pas connu. J’en ai la boule au ventre.
    Un jour, j’espère, non c’est sur, j’irais embrasser ce pays où mon père avait rencontrer ma mère.
    Tout simplement merci.